|
Guy Paiement est théologien, animateur social et
président des Journées sociales du Québec.
D’entrée de jeu, je voudrais rappeler que le
concile de Vatican II constitue une rupture avec
les conciles antérieurs et que cette rupture
ouvre des chemins nouveaux dans lesquels nous
sommes invités à nous engager.
Une rupture tout d’abord. Alors que les conciles
antérieurs étaient convoqués pour préciser des
questions dogmatiques, le concile Vatican II a
voulu prendre acte des grandes transformations
en cours et inviter les chrétiens à y entrer
avec confiance. Même si l’on peut critiquer la
naïveté de certains participants qui y ont vu
une nouvelle tactique pour retrouver un pouvoir
perdu dans la société, il reste que le concile a
proposé une nouvelle perspective qui cassait
avec celle de la chrétienté antérieure. La
forteresse plus ou moins assiégée par les
ennemis de toutes sortes, sûre d’elle-même et
incitant fortement tous les gens qui étaient à
l’extérieur à retrouver la chaleur sécurisante
du giron maternel, a cédé la place à la
représentation d’un peuple qui chemine au milieu
des gens de notre temps, en partageant les
fascinations et les tristesses.
Deux éléments majeurs sont alors soulignés. Le
premier : la nécessité de créer des liens avec
une humanité qui explore de nouveaux domaines,
comme si ces liens devenaient des lieux où
affleurait une nouvelle expérience du Dieu de
Jésus-Christ. Le second : la nécessité
d’apprendre à lire les signes que l’Esprit de
Jésus-Christ trace à même notre histoire
mouvementée comme autant d’appels à donner des
formes inédites à la bonne nouvelle de
l’évangile.
Ne nous y trompons pas, cette nouvelle
perspective implique la mort d’une certaine
Église et l’espérance de nouveaux enfantements.
Les disciples ne sont pas plus grands que le
maître. Ils doivent, eux aussi, participer à sa
mort, non seulement dans leur expérience
personnelle mais aussi bien dans leurs
institutions. Or, les récits évangéliques sont
éclairants à ce sujet. Après la mort de leur
maître, les disciples ont connu la peur et se
sont barricadés dans le cénacle. Ce sont des
femmes qui ont marché vers eux et ont frappé
avec tant d’insistance qu’ils ont accepté
d’aller dehors et de retrouver les chemins de
la Galilée. C’est là que le Vivant les attendait, au cœur des
histoires de clôtures, de la hausse des prix de
la vigne, du manque d’ouvriers pour recueillir
les olives, des brimades des soldats, du
désespoir de l’endetté qui se retrouve en prison
ou du malade qui peine à trouver un morceau de
pain. Ce sont aussi des marcheurs qui
retournaient vers Jéricho qui ont appris à
sortir de leur désespoir en écoutant la parole
d’un étranger qui leur proposait une autre
lecture des événements récents. C’est dans le
partage d’un repas avec lui qu’ils en sont
sortis tout remués. Tisser des liens avec les
gens et leur histoire devient ainsi le chemin
d’un nouvel engendrement.
Les Actes nous montrent, pour leur part, que
l’expérience du Souffle promis par Jésus a
incité les disciples à répondre à de nouveaux
besoins qu’ils n’avaient pas prévus et cela a
donné place à des diacres pour mieux s’occuper
des personnes pauvres d’origine étrangère. C’est
encore l’expérience du Souffle qui a convaincu
Pierre qu’il se passait à Antioche quelque chose
de neuf qu’il fallait reconnaître. C’est au nom
de ce même souffle que Paul tint tête à Pierre à
Jérusalem et que la communauté traditionaliste
du lieu accepta qu’elle n’avait pas de mainmise
sur l’imprévu de Dieu.
Les premiers disciples ont ainsi vécu une rupture
profonde et traumatisante avec leur monde
religieux antérieur. Une nouvelle réalité devait
en résulter, ouverte à toutes les nations mais
cette communauté demeurait encore marquée par
l’univers religieux dont elle était en partie
sortie. Pendant des siècles, elle continuera de
se mouvoir dans un monde religieux, faisant même
des pieds et des mains pour que ce monde
religieux prenne de force le pouvoir dans la
société.
Ce temps est terminé. Il aura fallu à l’Église de
multiples crises et l’exode de beaucoup de
croyants et de croyantes pour en arriver là.
Mais nous y sommes. À cet égard, la force
d’interpellation du dernier concile consiste à
nous inciter à renouer avec la nouveauté de
l’évangile. Et que trouve-t-on? Que Jésus de
Nazareth avait une passion et c’était le Royaume
de son Père. Or, ce Royaume n’est pas un lieu.
On ne peut pas l’enclore quelque part. On ne
peut pas davantage le saisir par des rites et le
posséder. C’est un lien proposé. La suggestion
discrète d’un amour sans limites qui affleure
dans notre vie de tous les jours et qui nous
fait faire de l’inédit. Un amour qui se fait
complice de notre goût de vivre pleinement et de
permettre à l’autre d’en faire autant. Jésus ne
s’intéresse pas à l’observance des rites
religieux des gens qu’il rencontre mais à leur
désir de vivre avec les autres, d’être accepté
et pardonné. En d’autres termes, il se sait en
lien avec celui qu’il appelle son Père et la
force de ce lien le fait vivre, c’est sa
nourriture, sa passion, et il la découvre à
l’œuvre dans ces gens qui veulent se tenir
debout. « Va et qu’il soit fait selon ta foi! »
Le temps me manque pour multiplier les exemples
mais je crois en avoir assez dit pour affirmer
que le Dieu de Jésus-Christ travaille à la
réussite de ce qui se trouve en nous d’humain et
que Jésus fait de même.
Il en découle que les liens que nous tissons dans
notre vie de tous les jours demeurent le lieu
par excellence où se jouent nos liens avec cette
Présence qui s’y trouve. Il en découle aussi que
les liens que nous tissons dans nos occupations
les plus diverses sont impliqués dans cette
recherche d’un ajustement, un peu comme le
joueur de jazz s’ajuste aux autres joueurs et
module le thème musical qui ne lui appartient
pas. La justice dont on parle dans l’évangile
n’est donc pas seulement celle du droit. Elle
travaille à l’équité et peut même aller jusqu’au
don de sa vie. Elle a une parenté certaine avec
l’harmonie qui se tisse entre les humains, avec
le respect de la création et avec la source de
toute vie. Voilà pourquoi l’exploitation de la
nature ne peut pas se faire comme si on était
seul au monde. Elle doit respecter les liens
avec les humains d’aujourd’hui comme avec les
enfants de demain qui ne sont pas encore nés.
L’économie est bonne quand elle permet de
répondre aux besoins de tous. Mais elle est
empoisonnée quand on la coupe des populations
appauvries et de l’environnement. Annoncer, par
notre vie et nos actions, que la bonne nouvelle
en est une de justice et d’amour créateur
,déborde ainsi de tous bords et de tous côtés
les actes rituels d’une religion.
En définitive, ce que vient nous rappeler le
dernier concile, c’est que nous ne sommes plus
dans un monde régi par
la religion. Nous sommes dans la longue marche de
l’humanité qui cherche à aller au bout
d’elle-même. L’essentiel n’est plus, pour
l’Église, de sauver un imaginaire religieux. Il
est d’apprendre à lire les signes que nous fait
le Souffle de Jésus-Christ dans notre histoire
et de chercher comment y répondre. Ces signes
sont assez nombreux, de nos jours, pour
comprendre que nos fragiles réponses demeurent
toujours une participation à la croix de notre
frère et Seigneur car la libération de tous et
de toutes est à ce prix. Mais il y a aussi cet
étonnement de retrouver sans cesse le goût de se
remettre debout, ce que veut dire ressusciter,
et d’aider nos compagnons et nos compagnes de
route à en faire autant. Il fut un temps où nous
pensions glorifier Dieu en humiliant tout ce qui
était humain. Le concile vient nous rappeler
qu’il s’agit désormais de sauver l’humanité qui
nous est commune car elle est lourde d’une
promesse qui nous dépasse.
[
RETOUR ]
|