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La constitution pastorale L’Église dans le monde de ce
temps, appelée aussi Gaudium et Spes,
témoigne d’une véritable conversion de l’Église.
Elle commence ainsi : « Les joies et les
espoirs, les tristesses et les angoisses des
hommes de ce temps, des pauvres surtout et de
tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et
les espoirs, les tristesses et les angoisses des
disciples du Christ, et il n’est rien de
vraiment humain qui ne trouve écho dans leur
cœur. » Une intuition évangélique, qui avait été
égarée au cours de la trop longue histoire de
l’Église au côté des possédants et des maîtres
du monde, refait surface : la solidarité
indéfectible des chrétiens et des chrétiennes,
au nom de leur foi en un Dieu incarné, avec la
condition humaine, et d’une manière privilégiée
avec les dépossédés, les appauvris, les opprimés
– croyants ou non. L’Église revisitait en effet
la théologie de l’Incarnation de Dieu,
« dépouillé de sa condition divine, prenant la
condition d’esclave » (Épître aux Philippiens 2,
7), se rendant ainsi intimement solidaire de
ceux dont on bafouait la dignité humaine. À ce
point que, dans cette perspective, servir Dieu,
c’est essentiellement prendre parti pour les
laissés-pour-compte de la société (Matthieu 25).
Leur marche vers l’émancipation, leur lutte
contre toute oppression s’en trouvaient
légitimées. Pas étonnant que des chrétiens et
chrétiennes d’Amérique latine aient traduit
cette ouverture conciliaire en théologie de la
libération.
L’Église, « intimement solidaire du genre humain et de son
histoire », se reconnaissait partie prenante de
la Terre humaine qu’elle avait fui de longs
siècles durant, pensant par là être fidèle à la
volonté d’un Dieu céleste, mais ne se moulant en
fait qu’à la manière de gouverner des monarques.
L’accouchement difficile de ce texte conciliaire
– adopté in extremis la veille de la
clôture du concile Vatican II (avec 75 votes
contre) – montre à quel point il ébranlait, par
certaines de ses assertions novatrices, les
conceptions et les pratiques hiérarchiques
dominantes. Pas étonnant que le retour en force
du conservatisme dans l’Église cherche à
réaffirmer le caractère « divin » de l’Église au
sens traditionnel du terme, c’est-à-dire centré
sur le rituel sacré, l’autoritarisme dogmatique,
le pouvoir suprême de la hiérarchie (« pouvoir
du sacré » en grec) et, au fond, un mépris du
monde.
Une des propositions du document conciliaire qui a suscité le
plus de débats est certainement celle qui
portait sur l’athéisme. Même si on y affirme que
« l’athéisme compte parmi les faits les plus
graves de ce temps », on rompt avec l’attitude
courante de condamnation pure et simple. On y
trouve même une raison légitime, voire
bienfaisante, à la manière de Simone Weil qui
voyait dans l’athéisme une purification de la
notion de Dieu, « un purificateur d’idole ».
L’athéisme ne dénonce-t-il pas l’aliénation
religieuse – entretenue trop souvent par
l’Église, faut-il préciser –, forçant les
croyants à s’en libérer et à se dépouiller des
représentations magiques de Dieu et du monde.
Phénomène caractéristique de la société occidentale,
l’athéisme a donné naissance à une nouvelle
culture, à une société séculière au sein de
laquelle l’espace public n’est plus structuré
par le discours religieux. L’Église dans le
monde de ce temps commence à en prendre
acte. Il s’ouvre à l’exigence d’un véritable
dialogue. Le point culminant du texte est
l’ouverture à la solidarité : « croyants et
non-croyants, doivent s’appliquer à la juste
construction de ce monde, dans lequel ils vivent
ensemble » (no 20.6). Comment
pouvait-il en être autrement puisque le Concile
lui-même n’aurait pas vu le jour sans le
bouillonnement des mouvements sociaux, le
foisonnement de la pensée critique, l’aspiration
collective à la liberté?
Depuis un certain temps, Benoît XVI en appelle plutôt à une
solidarité des croyants contre l’athéisme qui
serait à la source de la crise sociétale
actuelle. Une autre façon de se replier dans la
sphère rassurante du sacré, en rupture avec le
monde.
Pourtant, l’athéisme reste une grâce pour la religion – une
condition nécessaire, pourrait-on dire à la
suite d’Emmanuel Lévinas, pour être en mesure de
faire, en tant qu’être responsable et libre,
l’expérience de Dieu. Une telle expérience « est
impossible à qui n’a pas atteint l’âge du doute,
de la solitude, et de la révolte », disait-il.
En purifiant les croyances des superstitions, en
débusquant l’idolâtrie et les conceptions
aliénantes du divin, en épurant des peurs et des
servitudes que celles-ci engendrent, finalement
en désacralisant la transcendance, l’athéisme
contribue à ouvrir la religion à l’irréductible
autonomie du monde. Ainsi, dans le dialogue
fondamental qui s’établit entre croyants et
non-croyants, en quête d’une vérité essentielle
saisie à travers la pluralité des points de vue,
se joue notre compréhension de l’existence,
notre combat commun et solidaire contre
l’immonde et l’inhumain.
Relations, numéro 750, février 2009
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