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Rien d’humain ne lui est étranger
Jean-Claude Ravet

 

 


La constitution pastorale L’Église dans le monde de ce temps, appelée aussi Gaudium et Spes, témoigne d’une véritable conversion de l’Église. Elle commence ainsi : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. » Une intuition évangélique, qui avait été égarée au cours de la trop longue histoire de l’Église au côté des possédants et des maîtres du monde, refait surface : la solidarité indéfectible des chrétiens et des chrétiennes, au nom de leur foi en un Dieu incarné, avec la condition humaine, et d’une manière privilégiée avec les dépossédés, les appauvris, les opprimés – croyants ou non. L’Église revisitait en effet la théologie de l’Incarnation de Dieu, « dépouillé de sa condition divine, prenant la condition d’esclave » (Épître aux Philippiens 2, 7), se rendant ainsi intimement solidaire de ceux dont on bafouait la dignité humaine. À ce point que, dans cette perspective, servir Dieu, c’est essentiellement prendre parti pour les laissés-pour-compte de la société (Matthieu 25). Leur marche vers l’émancipation, leur lutte contre toute oppression s’en trouvaient légitimées. Pas étonnant que des chrétiens et chrétiennes d’Amérique latine aient traduit cette ouverture conciliaire en théologie de la libération.

L’Église, « intimement solidaire du genre humain et de son histoire », se reconnaissait partie prenante de la Terre humaine qu’elle avait fui de longs siècles durant, pensant par là être fidèle à la volonté d’un Dieu céleste, mais ne se moulant en fait qu’à la manière de gouverner des monarques. L’accouchement difficile de ce texte conciliaire – adopté in extremis la veille de la clôture du concile Vatican II (avec 75 votes contre) – montre à quel point il ébranlait, par certaines de ses assertions novatrices, les conceptions et les pratiques hiérarchiques dominantes. Pas étonnant que le retour en force du conservatisme dans l’Église cherche à réaffirmer le caractère « divin » de l’Église au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire centré sur le rituel sacré, l’autoritarisme dogmatique, le pouvoir suprême de la hiérarchie (« pouvoir du sacré » en grec) et, au fond, un mépris du monde.

Une des propositions du document conciliaire qui a suscité le plus de débats est certainement celle qui portait sur l’athéisme. Même si on y affirme que « l’athéisme compte parmi les faits les plus graves de ce temps », on rompt avec l’attitude courante de condamnation pure et simple. On y trouve même une raison légitime, voire bienfaisante, à la manière de Simone Weil qui voyait dans l’athéisme une purification de la notion de Dieu, « un purificateur d’idole ». L’athéisme ne dénonce-t-il pas l’aliénation religieuse – entretenue trop souvent par l’Église, faut-il préciser –, forçant les croyants à s’en libérer et à se dépouiller des représentations magiques de Dieu et du monde.

Phénomène caractéristique de la société occidentale, l’athéisme a donné naissance à une nouvelle culture, à une société séculière au sein de laquelle l’espace public n’est plus structuré par le discours religieux. L’Église dans le monde de ce temps commence à en prendre acte. Il s’ouvre à l’exigence d’un véritable dialogue. Le point culminant du texte est l’ouverture à la solidarité : « croyants et non-croyants, doivent s’appliquer à la juste construction de ce monde, dans lequel ils vivent ensemble » (no 20.6). Comment pouvait-il en être autrement puisque le Concile lui-même n’aurait pas vu le jour sans le bouillonnement des mouvements sociaux, le foisonnement de la pensée critique, l’aspiration collective à la liberté?

Depuis un certain temps, Benoît XVI en appelle plutôt à une solidarité des croyants contre l’athéisme qui serait à la source de la crise sociétale actuelle. Une autre façon de se replier dans la sphère rassurante du sacré, en rupture avec le monde. 

Pourtant, l’athéisme reste une grâce pour la religion – une condition nécessaire, pourrait-on dire à la suite d’Emmanuel Lévinas, pour être en mesure de faire, en tant qu’être responsable et libre, l’expérience de Dieu. Une telle expérience « est impossible à qui n’a pas atteint l’âge du doute, de la solitude, et de la révolte », disait-il. En purifiant les croyances des superstitions, en débusquant l’idolâtrie et les conceptions aliénantes du divin, en épurant des peurs et des servitudes que celles-ci engendrent, finalement en désacralisant la transcendance, l’athéisme contribue à ouvrir la religion à l’irréductible autonomie du monde. Ainsi, dans le dialogue fondamental qui s’établit entre croyants et non-croyants, en quête d’une vérité essentielle saisie à travers la pluralité des points de vue, se joue notre compréhension de l’existence, notre combat commun et solidaire contre l’immonde et l’inhumain.


Relations, numéro 750, février 2009

 

 

 

 

 

 

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