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JUILLET  2009

Albert Nolan, Suivre Jésus aujourd’hui. Une spiritualité de la liberté radicale. Traduit de l’anglais par Paul-André Giguère. Paris / Montréal, Cerf / Novalis, 2009.

Que ce livre est rafraîchissant et vivant! Bien qu’il se soit écoulé trente ans depuis qu’Albert Nolan a écrit Jésus avant le christianisme, sa voix est toujours aussi forte et aussi jeune. Dans un monde assoiffé de spirituel, il nous offre une spiritualité fondée sur la vie et la spiritualité même de Jésus, qui est essentiellement une spiritualité de la liberté radicale.

Albert commence par analyser notre culture contemporaine et les combats qui s’imposent à nous au début du troisième millénaire. Il scrute l’individualisme profond qui compromet notre vie et notre bonheur. Il examine aussi les effets, tant bénéfiques que pervers, de la mondialisation. Je trouve particulièrement éclairante son analyse de la nouvelle science, où il montre comment celle-ci nous force à délaisser le modèle mécaniste hérité de Newton et à penser d’une manière radicalement différente. Cette nouvelle science ne se pose pas en rivale de la religion. Elle nous invite plutôt à réapprendre le regard émerveillé et ravi.

Notre époque est fertile en possibilités extraordinaires et en dangers de toutes sortes. Pour y faire face, nous avons besoin d’une spiritualité dynamique et profonde. Pour la trouver, Nolan nous ramène à Jésus. Bien que j’aie étudié et enseigné les évangiles pendant quarante ans, j’ai été de nouveau frappé par le fait que Jésus arrive encore à nous surprendre et à apparaître toujours neuf à nos yeux. Nolan nous fait saisir combien a pu être étonnante cette irruption d’un « anti-Messie » dans l’univers du judaïsme du premier siècle.

La relation profonde que Jésus entretenait avec celui qu’il appelait son abba constitue pour Nolan le cœur de son être. Comme il me l’expliquait il y a quelque temps, en route vers Durban, ce titre n’exprime rien de plus que le familier « papa ». Il reflète une relation de très grande intimité, sans connotation masculine ou féminine, sans qu’il faille y voir une quelconque trace patriarcale. « C’est parce que nous n’avons pas encore fait l’expérience de Dieu comme abba que nous trouvons difficile de prendre Jésus au sérieux et de vivre comme il a vécu. L’expérience de Dieu comme abba est à la source de la sagesse de Jésus, de sa clarté, de sa confiance et de sa liberté radicale. Sans cela, il est impossible de comprendre pourquoi et comment il a fait ce qu’il a fait. »

Voilà le fondement de la mystique profonde qui animait la vie de Jésus. Nous sommes portés à voir dans les mystiques des gens qui vivent détachés du monde réel avec ses luttes pour la justice, voire simplement pour la survie. Ce livre montre qu’il n’en est rien. Sans un enracinement radical dans l’expérience de Dieu, nous n’aurons rien à dire à nos contemporains et demeurerons impuissants devant les défis que nous lance notre époque. J’ai souvent trouvé que les théologiens contemporains qui saisissent le mieux la crise politique, économique et écologique de notre temps sont aussi ceux qui plongent profondément leurs racines dans la tradition mystique. Pour m’en tenir à mes frères de l’Ordre dominicain, en plus d’Albert Nolan je pense à Edward Schillebeeckx et à Gustavo Guttierez.

Albert explore également le silence et la solitude, qui jouaient un si grand rôle dans la vie de Jésus, sa médiation du pardon de Dieu et, d’une manière très belle, le rôle des femmes dans sa vie. Résistant aux fantasmes débridés du Code Da Vinci, Albert nous montre toute la profondeur des relations que Jésus entretenait avec Marie Madeleine, qui est la première patronne de l’Ordre dominicain, et avec sa mère, Marie.

Albert prend appui sur cette double analyse, des défis de notre société et de la spiritualité de Jésus, pour proposer ensuite une spiritualité pratique pour aujourd’hui. Cette spiritualité offre à toute personne un chemin vers l’avant, peu importe jusqu’à quel point elle est débordée ou absorbée par les affaires quotidiennes du monde. N’est-ce pas en effet un des combats auxquels nous sommes conviés que de résister à la tentation d’être affairés, ce qu’Herbert McCabe appelle « la tyrannie du travail »? Nous devons nous libérer de l’impérialisme de l’ego, qui cherche à faire de nous le centre du monde et détruit notre conscience de ne pouvoir nous épanouir qu’avec et pour les autres, plus, même, avec la création tout entière.

Nous sommes invités à laisser se former en nous « un cœur reconnaissant ». Maître Eckhart, un dominicain du xive siècle, dit un jour : « Si Merci est ma seule prière… cela suffit. » Albert montre d’une manière admirable comment Jésus était comme un enfant, cet état d’âme qui nous rend assez libres pour être enjoués et qui est tout l’opposé de l’infantilisme. Il expose ce qui distingue le caractère enjoué de l’hypocrisie. « La différence, c’est que l’hypocrite est sérieux, alors que l’enfant sait que c’est seulement pour jouer. L’hypocrite est un mensonge ambulant. L’enfant, lui, connaît la vérité, et c’est ce qui l’amuse tellement. De fait, la meilleure manière de s’occuper de son ego hypocrite ne serait-elle pas d’apprendre à en rire? »

Il nous faut aussi apprendre l’art du détachement. Non pas en rejetant froidement l’affection et l’intimité, mais en apprenant l’art de ne pas s’accrocher. Personnellement, Albert m’a remis en question par son insistance sur la nécessité du détachement à l’égard du temps : quel que soit le moment où des gens viennent nous voir, ils ne nous dérangent jamais. Nous devons même apprendre à nous détacher de Dieu. Comme elles sont superbes, ces paroles d’Albert : « Faire confiance à Dieu à la manière de Jésus, ce n’est pas s’accrocher à lui. Cela signifie tout quitter pour lui abandonner notre être et notre vie. Il y a une différence entre attachement et abandon. À la fin, en effet, nous devrons nous détacher même de Dieu. Nous devons quitter Dieu pour sauter dans les bras d’un Père aimant auquel nous pouvons nous fier sans réserve. Nous n’avons pas besoin de nous agripper à Dieu de toutes nos forces, parce que c’est lui qui nous tient, comme un enfant dans les bras de ses parents. » Et par-dessus tout, nous devons nous entraîner à pardonner. Non pas d’un pardon qui ferait fermer les yeux sur les scandales et les injustices de ce monde, mais d’un pardon lucide et véritable qui nous somme d’aller au-delà du départage des torts et de la culpabilité.

L’avant-dernier chapitre, « Ne faire qu’un avec l’univers », est particulièrement stimulant. Même quelqu’un qui s’y connaît aussi peu que moi en science peut entrevoir les vastes possibilités que nous offre la compréhension du monde qui est en train de voir le jour. C’est avec beaucoup de justesse qu’Albert fait remarquer que les dogmes et les doctrines intéressent rarement les jeunes d’aujourd’hui. C’est comme ça. Pourtant, ce qu’on peut entrevoir ici, ce sont les prémisses d’une nouvelle doctrine de la création qui ne serait pas étouffante, qui ne paralyserait pas notre pensée, mais libérerait au contraire notre imagination et, comme toute bonne doctrine devrait le faire, nous inviterait à marcher plus loin en direction du mystère.

Cela nous ramène finalement au thème sous-jacent à l’ensemble du livre, la liberté. Nous sommes invités à goûter à cette liberté qui fut celle de Jésus et qui s’enracinait dans sa confiance absolue envers son abba. La liberté est sans contredit la valeur qui fait le plus l’unanimité dans la modernité. On la comprend souvent en termes d’autonomie personnelle, ce qui en fait une liberté qui nous enferme dans la solitude et justifie l’égoïsme narcissique de notre époque. Nous entrevoyons ici plutôt la liberté pour laquelle le Christ nous a libérés, pour reprendre les mots de saint Paul. Il s’agit d’un lent devenir. Albert nous rappelle que « l’être humain a besoin de plus de temps que les petits des autres animaux pour grandir et mûrir. C’est qu’il y a tellement plus à apprendre! La plupart des choses que nous devons apprendre pour devenir des adultes mûrs ne viennent pas de l’instinct, mais de la culture. Avant de nous tenir debout et de pouvoir prendre des décisions pour nous-mêmes, il nous faut un long temps d’éducation et de formation. Durant notre enfance, nous avons besoin de règles et de lois. » Ce que nous trouvons dans ce livre, c’est une pédagogie de la liberté, dont le fruit est une touche de la spontanéité et de la légèreté du cœur que nous voyons en Jésus.

J’étais jeune prieur au couvent Blackfriars, à Oxford, quand j’ai rencontré Albert pour la première fois, il y a plus de vingt ans. J’avoue avoir été un peu nerveux à l’approche de la visite de ce célèbre théologien. J’étais convaincu qu’il nous trouverait bien relâchés, pas du tout à la hauteur et plutôt médiocres dans notre engagement envers les pauvres! Mais non. Nous avons découvert un frère très vrai, absolument lui-même et avec qui nous pouvions pourtant nous sentir complètement à l’aise, fréquenter des pubs, rire et prendre plaisir à être en sa compagnie. C’est le même Albert que je retrouve dans ce livre, candide, rempli d’espérance, fort, et extrêmement compréhensif pour nous tous qui cheminons en boitant, ou parfois en courant, vers le Royaume.


Timothy Radcliffe
Préface du livre

 

 

 

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