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1. La première
vérité
Je voudrais dire une chose, une seule chose, je
voudrais la clamer, la chanter, la hurler, pour
qu'elle puisse enfin être ENTENDUE. Car je
connais des gens qui la savent, qui la disent,
qui l'enseignent et qui ne l'entendent pas. La
preuve : leur vie est comme écrasée de l'absence
de cette chose-là. Et c'est une chose simple,
infiniment simple, qui ne demande aucune
érudition pour être comprise, aucun effort pour
être atteinte. Elle est donnée là, donnée
d'avance. Et en plus, si j'ose dire, c'est la
vérité chrétienne, toute la foi chrétienne ne
fait que dire ça, mais le dire à fond, le dire
absolument, le dire sans réserve.
Qu'est-ce donc?
C'est que nous n'avons pas à mériter l'amour.
Ou, en bon et honnête langage chrétien, Dieu,
Dieu lui-même, le fameux Tout-puissant, Dieu
nous aime le premier, il nous aime tels que nous
sommes, il nous aime d`abord, et rien,
absolument rien ne peut entamer cet amour
indéfectible. (1)
Et si nous croyons en Jésus Christ, c'est parce
qu'il est le visage et la voix de cet amour-là,
et que les signes qu'il donne d'être auprès du
Père ne sont pas les fantasmagories attendues
par la crédulité publique, mais c'est le soin,
encore le soin, la nourriture, la paix du cœur,
le retour des enfants perdus, l'amour, enfin, la
haute et humble tendresse, la divine douceur, si
forte, si impitoyable à tout ce qui veut
meurtrir l'homme.
La foi chrétienne, relisez l'Épître aux Romains,
ça commence comme ça: je n'ai plus à me
tourmenter de mon impuissance, je n'ai plus à
enrager de mes faiblesses, je n'ai plus à me
tendre dans une raideur désespérée pour me
rendre conforme à ce qu'il faudrait que je sois
pour que Dieu daigne enfin abaisser son regard
sur moi. Car c'est Dieu lui-même qui vient vers
moi, m'aimant en son Christ notre Seigneur, pour
transformer mes démons en diables de papier, et
faire de ma faute cette vieille peau morte qui
tombe au lever du jour.
Le grand commencement, c'est que Dieu est en
nous grâce, c'est-à-dire don, cadeau, pure
libéralité. Et ce cadeau, c'est ma vie, ma
liberté, ma bonne puissance, une jubilation
d'exister inentamable, une communion avec toutes
choses et avec mes frères qui peut subsister à
travers tout.
Le grand commencement, c'est la foi que rien ne
peut nous séparer de cet insaisissable amour
venu d'En-haut et que nous ne pouvons ni
produire ni maîtriser, bienheureuse impuissance,
car elle nous défait de cette prison, le moi
revendicateur et apeuré. JE SUIS ! Puisque Dieu,
abîme d'inconnaissance, se fait en moi ce
souffle et ce soulèvement où resurgit la
création, et plus forte infiniment qu'aux
premiers jours du monde.
Tout le monde sait ça : je veux dire, parmi les
chrétiens.
C'est la banalité même. Et pourtant, j'ai dit et
je répète : cette parole est peu entendue. Du
moins, je le crains. Du moins, c'est le cas de
trop de gens que j'ai connus. Et quels gens !
Dévoués, engagés, consacrés, vraiment et par le
plus sérieux d'eux-mêmes.
Cette parole n'est pas entendue de la bonne
oreille, cette oreille qui entend la parole à la
jointure de l'être, là où sont les enjeux
absolus, la vie et la mort, la folie et le sens,
la damnation ou la liberté. Cette oreille que
devait bien avoir le paralytique, quand le jeune
rabbi lui disait : « Lève-toi et marche », ou
Zachée tout heureux quand il lui disait : « Le
bonheur est entré dans cette maison. »
Oui, j'ai connu, je connais des gens croyants,
dévoués, sincères – je voudrais bien être aussi
vertueux qu'ils le sont – et pour qui cette
parole qu'ils savent, qu'ils disent, qu'ils
enseignent, est comme murée dans un incroyable
silence.
La preuve : leur tristesse.
Leur tristesse secrète, par-dessous la joie
obligatoire, le bel entrain de la volonté, la
bonne figure qu'ils font en toute circonstance.
Ou, en d'autres cas (ou les mêmes à d'autres
moments?) leur épouvantable tristesse étalée,
irrésistible.
D'où vient-elle, cette idée que nous devons
mériter l'amour? Qu'il faut d'abord nous montrer
dignes et qu'ensuite, ensuite seulement, nous
serons aimés?
Dire qu'elle vient du christianisme est assez
étrange, puisque la foi chrétienne commence
précisément par mettre fin à cette idée-là! Ou
est-ce qu'il y aurait, chez les chrétiens et
dans leur foi même, quelque chose qui irait à
contresens? Mais encore, d'où vient le
contresens ? Peut-être, sans doute, d'une
tentation très profonde, celle d'Adam et d'Ève
au jardin, celle du Christ au désert, quand
l'Ennemi – le menteur-meurtrier à l'origine –
use de la parole de Dieu pour prendre l'homme au
piège de la mort. « Dieu n'a-t-il pas dit...? »
Dieu n'a-t-il pas dit en effet, et par Jésus
lui-même, que nous devions obéir aux
commandements, être parfaits comme notre Père
est parfait, dépasser la justice des Pharisiens
en nettoyant à fond le dedans de la coupe et du
plat? « On vous a dit... moi je vous dis... »
Mais ces paroles, on ne peut les entendre qu'à
entendre en elles, comme tout à fait premier,
l'amour du Père qui veut notre vie – et rien
d'autre...
Toutefois, le redoutable contresens peut trouver
appui, ou se cristalliser, dans une certaine
idée qu'on se fait du bien, de la perfection, de
la sainteté. Je vais en dire quelques mots.
2. La trop belle image
L'Évangile est mystérieusement sans contenu. Je
veux dire : sans législation, sans méthodes
ascétiques ou mystiques, sans philosophie, sans
doctrine même, au sens ordinaire du mot. Il est
au-dessus et plus au fond, par-delà et en amont,
non point le noyau mais le cœur du noyau. En ce
monde, point de ce monde.
L'Évangile sera toujours inscrit. Entreprise
redoutable. Elle prête à déviance. Car il faut
que l'Évangile prenne figure en ce monde, parmi
les choses humaines; mais cette figure, à chaque
fois, est menace de sa perte. Pour ce qui nous
importe ici, ce seront les figures de l'homme
parfait, de l'homme accompli, que désigneront,
dans le langage courant du monde catholique, les
mots redoutables de saint et de sainteté.
« Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et
vous dites que c'est un possédé. Le Fils de
l'homme est venu mangeant et buvant et vous
dites que c'est un ivrogne et un glouton. » Les
plus proches du Christ seront ses apôtres ou
envoyés. Non point sages sur la montagne ou
renoncés au fond des grottes, mais courant le
monde, offerts aux hommes, aussi à l'aise, dira
Paul, dans l'abondance que le dénuement; hommes
de la parole, jetés dans l'action (comme leur
Seigneur), brassés dans le grand pétrin de la
pâte humaine.
L'ascèse n'est pas une création chrétienne. Il y
a des moines ailleurs ; bouddhistes, entre
autres. L'Inde a une science de l'ascèse,
antique, immense. La sagesse grecque savait le
prix de l'abstinence ; même l'Épicurisme, le
vrai, consiste à s'en tenir aux plaisirs
naturels et nécessaires, avec juste un peu des
naturels non nécessaires : règle impitoyable à
nos envies.
Quand la foi chrétienne se fait ascétique,
qu'est-ce qu'elle fait au juste? L'union entre
l'Évangile et l'ascèse ne va pas de soi.
L'ascèse réfère au désir de paix intérieure,
« 'apathie », e non-pâtir des Grecs; au désir
d'élévation de l'âme vers l'Ineffable; ou,
enfin, à la venue en l'homme de ce grand
non-désir qui le délie de toute attache et de
toute soif.
L'Évangile est amour. Le cœur de l'Évangile, le
cœur, c'est agapê, la très pure et brûlante
tendresse qui enveloppe et enflamme tout
l'homme. Car c'est feu. C'est plus violent que
le désir. C'est le grand divin désir qui
n'aspire qu'à l'amour même...
Cet amour ne délie pas de la douleur. Il la fait
lever au contraire. Il révèle au monde sa
douleur inconnue. Il ne la dissout pas – ce
serait quitter l'homme – il la traverse et la
transfigure. Non qu'il aime la douleur : comment
l'amour aimerait-il la douleur? Sa substance est
toute joie, l'amour n'est que jubilation. Mais
parce qu'il aime, l'amour préfère pâtir que
moins aimer.
Et l'ascèse, là-dedans?
Il y a deux pièges, qui ne furent pas toujours
évités (et peut-être bien d'autres, auxquels je
ne pense pas).
Le premier, c'est que l'ascèse peut quitter
l'amour. La voie du Christ se confond alors avec
la voie des antiques sagesses. Voici l'homme
seul (n'est-ce pas le premier sens du mot «
moine»?); seul avec l'œuvre de se défaire de
toute attache et de s'élever vers le seul
nécessaire. Mais le lieu premier du Fils venu en
chair d'homme, c'était la communion. « Là où
deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis. »
À la place de cette tendresse qui, dans
l'Évangile, est Dieu, vient ici la bienveillance
que l'homme délivré des passions accorde à toute
créature. C'est bien mais c'est autre chose.
Le second piège, c'est que l'ascèse vienne se
loger dans la douleur de l'amour. Chemin des
mortifications frénétiques, de destruction qui
témoignera, pense-t-on, de l'intensité de
l'amour. Si je me crucifie, ne suis-je pas
proche du crucifié? Mais il ne s'est pas
crucifié lui-même, il s'est offert à la folie
des hommes pour que Dieu passe jusqu'en cet
abîme et que rien ne soit en dehors de son
amour. Et qu'est-ce que cet éloge de la maladie
qui a circulé parmi les chrétiens? Quand Jésus
voit un malade, il ne lui prêche pas la croix,
il le guérit. Est-ce que l'imitation de Jésus
Christ s'arrêterait au seuil de sa grande bonté?
Et si nous ne pouvons guérir comme lui, tâchons
du moins de garder son esprit.
Condamnerons-nous l'ascèse? Ce serait bien sot.
Car Jésus a aussi jeûné. Mais pour l'homme de
l'Évangile, l'ascèse n'est pas première, elle
n'est même pas essentielle.
La modernité, si éprise de liberté, si fortement
insurgée contre les perversions de la tradition,
serait aussi, selon Michel Foucault, l'âge de la
discipline. C'est au XVIIIe siècle que parait
l'automate, figure de l'homme enfin totalement
produit ; et que Frédéric II transforme ses
soldats prussiens en automates militaires ; et
(toujours selon Foucault), que les frères des
écoles chrétiennes en font autant avec leurs
élèves. Mouvements réglés, tous ensemble,
parfaite conformité. Le temps est celui de
l'horloge. Il nous faut des soldats, des
ouvriers, des citoyens utiles.
C'est au XVIIIe siècle que Kant sauve,
pense-t-il, la conscience morale des désastres
métaphysiques: « tu dois », l'impératif
catégorique, est le commencement, le premier mot
de l'esprit en nous.
Aucun rapport entre la hauteur morale de Kant et
les procédures disciplinaires? Historiquement,
je me garderai bien d'en rien dire. Mais je vois
bien, en revanche, comment les deux peuvent se
joindre pour produire concrètement l'homme
convenable, l'homme en règle, l'homme en paix
avec lui-même et adapté avec justesse à
l'exigence sociale. Dedans, le sens du devoir,
le grand « il faut » qui précède tout, qui
mènera le paysan ou l'ouvrier aux tranchées de
la Grande Guerre, qui tiendra les humiliés et
les écrasés dans le respect des lois, et les
époux mal joints dans la stricte observance des
apparences de l'amour. Dehors, les législations,
règles et règlements, les procédures, les bonnes
manières, les choses à dire et à faire – tout le
savoir – qui préserve l'homme ou la femme de
cette chose horrible : la perplexité, l'imprévu,
le non-prescrit, la nécessité de la clarté du
cœur.
Un certain christianisme traditionnel s'arrange
au mieux de cette modernité-là. Il s'y retrouve,
et pour cause : il en vient. Il y a ainsi un
traditionalisme qui n'est point du tout la
tradition chrétienne, la grande obéissance à
l'Esprit (c'est liberté) mais qui est
l'attachement féroce aux traditions des hommes,
badigeonnées de christianisme.
Il y a bien des années, je me trouvais prêtre de
garde, comme on disait, dans une grande paroisse
de Paris. On voyait de tout. Un jour, je vis
venir à moi une pauvre petite prostituée. Je me
souviens encore de son nom : Anne-Marie. Elle me
dit qu'elle allait partir pour un bordel
d'Afrique du Nord. Je la mis en garde. C'était
bien inutile; elle savait qu'elle partait pour
l'horreur et la mort.
« Mais, me dit-elle, la fille qui devait y aller
a un enfant. Il faut qu'elle puisse s'occuper de
son enfant. Alors, je pars à sa place. »
Seigneur Dieu!
Peut-être était-ce l'instinct suicidaire, le
masochisme, la culpabilité morbide, je ne sais
quoi. Mais peut-être était-ce vrai. Et peut-être
les deux.
Qui d'entre vous, bonnes gens, prendra la
première pierre? Et même, bonnes gens, qui
d'entre vous aura quelque chose à dire? Et quoi?
Je crois, ou plutôt je sais, qu'il y a des êtres
humains (j'en ignore le nombre) qui vivent la
sainteté du Dieu de Jésus Christ hors des
chemins tracés, hors de toute loi, dans les
abîmes, dans le monde froid, dans le fond de la
mer. Pour qui ne pas se tuer (les pilules sont
sous la main) est minute à minute un acte de foi
dont l'héroïsme pourrait faire pâlir bien des
héros de la foi. Pour qui ne pas céder au désir
compulsif, frénétique, fou, ou le retarder un
peu, demande un courage, un amour, une vertu
cent fois plus grands qu'à d'autres le maintien
tranquille d'un célibat heureux. Pour qui ne pas
désespérer de Dieu, ne pas vomir le Christ et
rester là, muets, immobiles, dans l'attente
impossible que la parole aimante renaisse de ses
cendres, est un amour de Dieu sans goût et sans
consolation, mais plus fort que la mort où ils
sont.
En retour, il y a quelque chose qui demeure
incompréhensible chez beaucoup de croyants :
c'est leur dureté. Je ne parle point ici des
hypocrites ; je parle des gens qui ont, autant
qu'on puisse savoir, une foi sincère, un désir
réel du bien, voire une conscience chatouilleuse
et des engagements coûteux au service de Dieu et
des hommes.
Comment peut-on être riche, riche à crever, et
savoir que cette richesse provient tout droit du
sang des pauvres, et aller à la messe, et se
confesser (« j'ai eu de mauvaises pensées ») et
défendre crânement la vraie religion contre ses
adversaires? Comment peut-on être théologien, et
bon théologien, être écouté et faire du bien, et
crever de jalousie envers les collègues, et
soupçonner l'orthodoxie des autres, et ne
concevoir sa propre grandeur que dans
l'abaissement d'autrui? Comment peut-on être
dévoué, donné, consacré 24 heures sur 24, et
être incapable d'entendre, fermé impitoyablement
à la douleur réelle d'autrui, à sa demande
réelle, et opposer à la vérité des gens
l'implacable savoir du bien?
(2)
Ainsi y a-t-il d'un côté ces dévoyés, ces
pauvres fous, ces gens de péché qui, dans leur
errance, peuvent témoigner du Dieu vivant et de
l'autre ces gens de bien qui peuvent être pris
sans même le voir dans les filets du Mauvais.
Vieille histoire. « Je te remercie. Seigneur, de
ce que je ne suis pas comme les autres
hommes... »
Et l'autre, dans le fond : « Pitié de moi, qui
suis pécheur. » Et celui-ci s'en fut justifié –
pas le premier. On s'en est beaucoup servi, de
cette histoire, pour discréditer la vertu.
Contre-sens complet. Le bien est le bien, le mal
est le mal. Mais le bien et le mal en nous sont
mêlés, mélangés, ils passent l'un en l'autre.
Les cartes sont brouillées.
Méfions-nous du miroir, de la perfection du
miroir! L'homme moderne a beaucoup aimé
l'introspection et le chrétien l'examen de
conscience. Je me regarde et me compare au
modèle saint. Suis-je conforme?
Mais peut-être n'as-tu vu dans le miroir que ton
illusion? Et peut-être ne vois-tu dans le modèle
que le miroir de tes rêves?
L'image se défait ; l'image de cette perfection
qui est comme un tableau à remplir : une figure
peinte sur le mur qu'il faudrait imiter!
Notez bien: le contenu peut varier. Il y a la
perfection à couleur janséniste et individuelle,
dure répression intérieure, forçage des humeurs,
introspection morale. Mais il y a aussi la
perfection à couleur collective et militante,
tension forcenée dans l'action, dévouement
épuisant, critique réciproque sans pitié.
Le trait commun, c'est cette rage de parvenir à
l'image satisfaisante de soi. Image pour Dieu,
mais pour un Dieu qui, sous ses vêtements
d'amour, a la poigne du despote.
À moins que ce ne soit, en ultime vérité, image
pour soi, image pour se justifier et s'apaiser
enfin soi-même ; Dieu ne ferait office que de
support et garant.
Peinture cruelle. Est-elle juste? Si l'on veut
l'appliquer aux gens pour les juger, sûrement
pas. Mais, dans son excès possible, ne dit-elle
pas une menace réelle? Ne dit-elle pas la pente
dangereuse d'une conception de la perfection qui
finalement oublie et Dieu et l'homme au profit
de son grand fantasme?
Mais il faut bien que ce fantasme ait des
motifs, tout de même! En effet, il en a.
Il donne à l'homme le sentiment qu'il peut
atteindre le but, le grand but,
l'accomplissement, la vie, la vie éternelle, en
faisant l'économie et de la vérité, et de
l'autre. Car la vérité me déloge de ce rêve,
elle me renvoie à ce que je préférerais ne pas
savoir de moi. Et l'autre m'enlève de cette
place : car il me signifie que la vraie vie est
dans la relation, dans l'amour et son épreuve,
et non dans la poursuite solitaire de mon idéal.
Si je prends ma liste des grands hommes depuis,
disons, le XVIe siècle, qui donc s'y trouve? Et
j'entends par grands hommes ceux qui comptent
pour moi, dont les œuvres m'ont nourri, qui ont
contribué à faire le paysage où je vis et à me
faire moi-même.
Et qui ont été essentiels à ma foi. Pas
nécessairement parce qu'ils étaient chrétiens,
mais parce qu'ils provoquaient ma foi à se dire,
parce qu'ils exprimaient l'humanité où j'avais à
vivre l'Évangile. Et bien sûr, pour certains
d'entre eux, parce qu'ils donnaient à l'Évangile
un visage ou une voix pour le temps où je suis.
Qui vais-je nommer ?
Eh bien, par exemple, au hasard et en vrac –
Jean-Sébastien Bach, Descartes, Kant, Maurice
Blondel, Mozart, Beethoven, Schubert, Ravel,
Stravinsky, Rembrandt, Molière, Balzac,
Dostoïevski, Nietzsche, Freud, Shakespeare,
Montaigne, Hegel...
En vrac! Liste partielle et subjective, comme on
dit. Pas beaucoup de saints, là-dedans. Pas
beaucoup de théologiens. Si j'avais pris le
Moyen Age, ç'aurait été différent. Mais pour les
temps modernes...
C'est comme si la sainteté s'était retirée des
grands lieux d'initiative de la culture, comme
si elle s'était enclose hors de ce qui fait la
vie des hommes.
Que peut-on en conclure ? Que l'Église des temps
modernes a raté son affaire, laissé partir
d'elle les forces vives? Ou bien au contraire
que ce monde s'est condamné lui-même, en se
livrant avec frénésie à toutes ses productions
et en oubliant l'œuvre essentielle : construire
l'homme?
Il est vrai que ce qui frappe, en ces hommes que
j'ai nommés, c'est qu'ils valent par leurs
œuvres. Quant à leur personne même, mon Dieu,
c'est variable. Quelles misères, quelles
faiblesses, chez beaucoup! Ils ne sont pas des
« modèles », non seulement de sainteté, certes,
mais même de santé, d'équilibre, d'honnête vertu
humaine. Mais l'esprit moderne est prêt à tout
pardonner pour l'œuvre. Verlaine et Rimbaud, par
exemple, peu importe leurs misères, leurs vices!
L'œuvre sauve tout, l'œuvre est leur vérité et
leur justice.
A quoi l'on peut opposer l'antique chemin de
sagesse : pour le sage, l'œuvre est lui-même;
c'est d'édifier en lui l'homme vrai et accompli
qui est but et justification.
Ambition en apparence bien plus haute. Mais,
toujours pour la modernité, ambition morte,
voire suspecte : l'homme n'est jamais ce
cristal; l'homme ne prend sens qu'en l'histoire,
et l'histoire est œuvre, et non retrait dans
l'éternel.
Mais le saint, où est-il dans cette affaire? Ne
se dit-il pas pécheur? Ne faut-il pas le prendre
au sérieux quand il reconnaît et déclare,
jusqu'à en être agaçant, qu'il n'est que misère?
Passons sur le style ou les abus possibles. Il
doit bien se dire là quelque chose qui importe.
Le saint ne s'imagine pas lui-même comme le
parfait. Et si son œuvre est l'homme, c'est une
œuvre en cours, inachevée, une ébauche. Et elle
n'a quelque chance de vérité que par l'amour en
elle, et l'amour est don, l'amour est œuvre,
fût-ce invisiblement.
L'Évangile ne dit-il pas qu'on juge l'arbre à
son fruit? L'image évangélique de la perfection
n'est-elle pas le grain qui, à travers
pourrissement, sommeil hivernal, déchirement du
printemps, en vient dans la splendeur de l'été à
donner fruit : trente, soixante, cent pour un?
Elle ne consonne pas si mal à l'Évangile, l'idée
que ce qui juge l'homme est en ce qui sort de
lui, en ce qu'il engendre. Mais la question,
c'est : en quelle œuvre l'homme peut-il
s'accomplir? Quel don doit-il donner au monde
pour que se manifeste en lui le Don premier, le
grand souffle créateur?
On peut craindre que le souci chrétien de ne
surtout rien faire de mal ait un peu rétréci
l'immensité du don. Au risque, chose horrible,
de faire paraître l'Évangile mesquin.
Luther : il a voulu la perfection, il s'est fait
moine, il a échoué. Le cœur de son destin n'est
point la haine de Rome, mais la crise absolue où
le jette son échec et l'issue qu'il a
découverte : que ce qui est premier, ce n'est
point nos œuvres, c'est la grâce.
Quel malheur, quel immense malheur que cette
découverte soit devenue fracture de l'Église!
Car il est certain qu'elle touche une vérité
essentielle. Mais la vérité de cette vérité est
réconciliation de l'homme avec lui-même, en
Dieu. En sorte que le don primordialement fait à
l'homme soit en lui une liberté neuve, déliée de
l'avidité comme de l'angoisse, des envies
forcenées comme de la culpabilisation. Et cette
liberté sait user du volontaire et de l'effort –
quand la tâche le veut – mais souplement
s'abandonner au travail qui se fait en l'homme,
hors de maîtrise. Et en ce travail la liberté se
retrouve agissante, plus profonde et décisive
qu'en la décision volontaire, mais liberté
libérée de la solitude où l'enfermait l'illusion
du seul, du soi-disant « sujet » qui peut tout.
Cette réconciliation-là, ce souple mouvement où
s'harmonisent en l'homme toutes ses puissances
dans la clarté efficace du don, ou de la grâce,
je crois bien que l'homme d'Occident l'a perdue.
Fractures partout. Entre Dieu et l'homme,
certes. Les mortelles controverses sur la grâce
ont accrédité l'idée qu'en somme, ce qu'on
donnait à Dieu on l'ôtait à l'homme, et
réciproquement. Dieu devient ainsi, qu'on le
veuille ou pas, l'ennemi de l'homme.
Fracture en l'homme. Le sujet solitaire et
volontaire s'impose comme la figure du
bien-vivre. Tout ce qu'il méconnaît passera dans
l'autre côté, contestataire, de la modernité :
l'affectif, le sauvage, la passion, le désir!
Du côté catholique, comment aurait-on évité
d'être contaminé par tout ça? L'effet, chez
beaucoup de gens, c'est ce que j'appellerai le
malheur de la grâce. La grâce est grâce en Dieu.
Mais en l'homme, elle est devoir, supplément de
devoir. Quand on a tout fait bien, il n'est
point temps de se reposer. Il y a encore deux
choses à faire : reconnaître que c'est Dieu qui
a tout fait et pas nous, et lui rendre grâce
d'avoir tout fait.
La grâce n'est pas grâce en l'homme. Sinon, elle
aurait quelque chose de gracieux, de gratuit, un
air de légèreté, de jubilation, de profond
laisser-aller à cette vie venant de plus
puissant que nous et qui veut chanter en nous.
Elle serait comme l'inspiration du poète ou du
musicien, avec ses imprévisibles retraits et ses
joies imprévues.
Épreuve, sans doute, épreuve plus dure qu'aucune
épreuve volontaire – car dans le désert on est
démis de soi-même – mais jusque dans l'épreuve
une force de fécondité auprès de laquelle tous
les labeurs de la perfection pâlissent. je crois
que l'homme aujourd'hui aurait assez faim d'une
telle grâce.
3.
Soyez
parfaits
Il est écrit : « Soyez parfaits comme votre Père
céleste est parfait. »
Et où est donc sa perfection? De faire pleuvoir
la pluie sur les bons et sur les méchants et de
faire lever le soleil sur les justes et sur les
injustes. « Ne jugez pas et vous ne serez pas
jugés. » Prodigieux chemin court! Ainsi me
suffirait-il de ne pas juger mon frère pour que
tout le mauvais en moi échappe au jugement? Pour
que je puisse passer à côté du tribunal?
Prodigieux, vraiment! Certes, quiconque s'essaie
à réellement ne pas juger verra que ça le mène
assez loin. Mais tout de même, quelle liberté,
quelle paix! Tout ce qui me perd et me condamne
et m'attriste et m'apeure, tout fond en moi dès
que je donne à l'autre mon prochain sa place
d'exister, la chance de sa parole, le chemin
ouvert, l'espérance d'être sauf.
La perfection est fruit, comme j'ai dit. Non
point conformité à l'image, mais fruit. C'est
pourquoi, méfions-nous de prétendre ou même
vouloir imiter jésus Christ! Gardons-nous d'en
faire l'image accablante! L'heureux Zachée donne
la moitié de ses biens, le possédé délivré
retourne chez les siens – alors qu'il demandait
à suivre Jésus –, Marie gardera la meilleure
part. À chacun sa grâce. À chacun son chemin :
vois ce qui t'est possible et fais-le. Dès que
tu es tourné vers Lui, même si tu trébuches et
t'égares dans la montagne, tu dois savoir que la
seule vraie tentation est : désespoir. Pour le
reste, à chaque jour suffit sa peine.
Le fruit est amour. L'amour juge tout et n'est
jugé par rien. L'amour est commandement, mais ce
commandement est le don même qui nous est fait ;
c'est pourquoi accomplir ce commandement n'est
point nous régler sur la loi contraignante, mais
laisser monter en nous la bonne puissance qui ne
veut que donner son fruit. À chacun sa
puissance. Sans doute, l'amour en nous est mêlé,
mêlé de tristesse et de meurtre. Mais pour le
rendre pur, nous n'avons d'autre arme et d'autre
instrument que l'amour même. C'est pourquoi
l'amour est l'épreuve de l'amour.
Dieu est ami de l'homme. Tâchons de ne pas
l'oublier quand nous prétendons le servir.
NOTES
1.
C'est au point que
même l'enfer, l'enfer des théologiens, ce n'est
pas que l'amour de Dieu cesse, c'est seulement
qu'il est refusé.
2.
Et (bien entendu), comment
puis-je moi-même...?
Pour nous, Maurice Bellet, par toute son œuvre,
est un grand témoin pour notre temps.
Voir
le site qui lui est consacré…
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