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Marie-Andrée Roy est professeure au Département
de sciences des religions et directrice de
L’Institut de recherches et d’études féministes
de l’UQAM (Université du Québec à Montréal).
Elle est membre fondatrice de la collective
L’autre Parole.
Le drame d'une petite Brésilienne de
neuf ans, enceinte de jumeaux après avoir été
violée et agressée par son beau-père depuis
l'âge de six ans, a récemment ému la planète. Sa
vie étant gravement en danger, il y a eu
avortement comme le permet, dans des cas
exceptionnels, la loi brésilienne. La mère qui
soutenait la fillette et l'équipe médicale qui a
pratiqué l'avortement ont été excommuniées par
l'évêque du diocèse de Recife, Mgr José Cardoso
Sobrinho qui a affirmé que «le viol est un péché
moins grave que l'avortement». Ce dernier a reçu
l'appui du préfet de la Congrégation des évêques
au Vatican, le cardinal Giovanni Battista Re,
réputé être un proche de Benoît XVI.
Comment lire ces événements et que faire
pour qu'ils ne se reproduisent plus? Je suggère
deux pistes de lecture qui sont autant de voies
de changements requis pour que cesse
l'inacceptable: d'abord, la représentation des
femmes dans l'Église marquée par le sexisme et
le machisme clérical et puis le rapport au
pouvoir et à l'autorité dans l'Église.
Le
machisme clérical
Si la fillette a été ainsi objectivée,
c'est que les femmes ne sont pas comprises ni
reconnues comme des personnes à part entière
dans l'Église, car elles sont assimilées à des
choses. Après tout, n'est-ce pas une autre
«chose», la machine à laver, qui les a libérées,
tel que l'a affirmé l'Osservatore Romano dans sa
livraison du 8 mars?
Des choses, donc, au service des hommes,
des mères dédiées à leurs enfants, des épouses
attentives pour leur mari, des vierges servantes
du clergé. Elles ne peuvent pas exister par et
pour elles-mêmes. Certes, le discours romain
glorifie «la femme» qui s'accomplit dans
l'abnégation la plus totale, dans le don
désintéressé d'elle-même. Mais les femmes
ordinaires, avec un corps, des désirs et des
ambitions n'ont pas de légitimité, pas même
d'existence dans le discours romain clérical.
La jeune Brésilienne, une petite fille
ordinaire, n'a pas été reconnue comme une enfant
violée, agressée, qui devait avant tout recevoir
amour et compassion. Non, elle a d'abord été
comprise comme un utérus porteur de deux foetus
qui devaient être menés à terme peu importe les
conséquences sur «la chose». La fillette comme
sujet, comme personne n'a pas eu d'existence
dans la pensée de Mgr José Cardoso Sobrinho et
du cardinal Giovanni Battista Re, ces défenseurs
d'une vérité prétendument divine. Ils l'ont
regardée comme une «chose enceinte».
Un
système organisé
Il ne s'agit pas d'un cas isolé, d'une
erreur de parcours de la part de quelques
ecclésiastiques. Il s'agit d'un système
religieux machiste qui n'a de cesse de
reproduire ces aberrations sexistes. En 2006, en
Colombie, dans des circonstances similaires, les
membres d'une équipe médicale ont été qualifiés
par le Cardinal Trujillo, alors président du
Conseil pontifical pour la famille, de
personnages infâmes.
Chaque jour, des femmes de partout dans
le monde vivent des drames: viols de guerre,
agressions sexuelles par des ecclésiastiques,
incestes, et se retrouvent en situation de
grossesse non désirée. Chaque jour des femmes
sont traitées comme des choses et se voient
refuser la compassion de l'Église. Qui plus est,
le discours de l'Église catholique sur la
contraception, l'avortement, les relations
sexuelles en dehors du mariage, etc.,
infantilise les femmes, nie leur autonomie
sexuelle, de même que la capacité des femmes et
des hommes de faire des choix responsables pour
l'exercice de leur sexualité.
Sans compter que ce système a également
pour effet d'exclure les femmes des postes de
responsabilité et des ministères ordonnés dans
l'Église catholique. Après tout, comme l'a si
bien dit le cardinal Vingt-Trois de Paris sur
les ondes de Radio Notre-Dame le 6 novembre
dernier: «Le tout n'est pas d'avoir une jupe,
c'est d'avoir quelque chose dans la tête.» Les
femmes, des choses qui peuvent bien avoir la
tête vide, pourvu qu'elles aient le ventre
plein.
L'autoritarisme
Tout comme Benoît XVI qui, la semaine
dernière, dans le cadre de son voyage en
Afrique, ce continent ravagé par le sida, a
maintenu sa condamnation du condom, prétendant
que l'usage de ce dernier aggravait l'épidémie
du sida, Mgr Sobrinho a fait fi du réel, du
nécessaire devoir de compassion face à la
souffrance humaine et il a rappelé la loi dans
toute sa rigidité. Il n'a même pas utilisé les
quelques possibilités offertes par le Droit
canon pour considérer des circonstances
atténuantes et modérer ses transports de grand
justicier. Voilà l'autoritarisme à l'oeuvre.
Ce système est-il toutefois en train de
se fissurer quand on voit l'accumulation des
bêtises sexistes et racistes (réintégration de
l'évêque intégriste qui nie l'Holocauste), des
décisions irresponsables qui soulèvent un tollé
général? Dans ses tentatives d'encadrement de la
vie sexuelle des femmes et des hommes
catholiques, l'Église a perdu beaucoup de sa
crédibilité et a étalé son incompétence.
Il reste cependant dans l'Église
catholique une mouvance capable de justice
sociale, de compassion, de reconnaissance des
personnes. Des catholiques engagés et quelques
évêques ont eu le courage de prendre position la
semaine dernière et de condamner les
excommunications.
Notes
discordantes
Ivone Gebara a soutenu que les évêques
sont devenus des défenseurs de principes
abstraits; Mgr Martin Veillette, président de
l'Assemblée des évêques catholiques du Québec, a
manifesté sa compassion à l'endroit de la
fillette brésilienne et de sa mère; Mgr Farine,
de Genève, a affirmé que l'Église doit cesser la
sanction de l'excommunication; Mgr Francis
Deniau, évêque de la Nièvre, a reconnu avoir
accompagné des femmes avant et après une IVG.
Je dis bien courage parce que ces
personnes, en manifestant leur dissidence par
rapport aux autorités ecclésiastiques, ont pris
le risque de subir les foudres de Rome: mise au
silence, carrière épiscopale brisée, etc. Mais
le vent a tourné. Lundi de cette semaine,
quelqu'un à Rome a compris qu'il y avait plus à
perdre qu'à gagner dans cet entêtement à
excommunier. Le président de l'Académie
pontificale pour la vie, Mgr Rino Fisichella, a
signé dans l'Osservatore Romano un texte où il a
pris ses distances des excommunicateurs et dit
toute sa compassion pour la mère et l'enfant.
Heureuse coïncidence? Dans les heures
qui ont suivi la publication de ce texte, de
notre côté de l'Atlantique, le cardinal Ouellet
et le cardinal Turcotte, qui n'avaient rien à
dire sur cette question la semaine dernière, ont
trouvé des mots pleins de compassion pour la
mère et l'enfant.
La fracture est bel et bien là et elle
ne pourra être colmatée par des voeux pieux.
D'un côté, il y a un système rétrograde,
machiste et autoritaire qui a du plomb dans les
ailes et qui multiplie les dérapages. De
l'autre, il y a une poignée de cathos convaincus
qui ont des aspirations de justice sociale et
d'Église plus évangélique. Ces derniers
auront-ils les moyens de leurs aspirations?
Chose certaine il y a pour ce «petit reste» tout
une traversée du désert avant de parvenir à
bâtir une église féministe, démocratique,
égalitaire, plus juste et solidaire. Le pari est
loin d'être gagné.
Les groupes suivants appuient ce texte :
Collective L'Autre Parole; Association des
Religieuses pour la Promotion des Femmes (ARPF)
et ses membres; Citoyennes averties, Alma;
Soeurs Auxiliatrices du Québec; Intervenantes
communautaires de la Maison Orléans; Centre de
Femmes Au Quatre-Temps Inc., Alma;
des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame.
Les personnes suivantes appuient également le
texte :
Lise Baroni; Édith Richard, Hélène Pelletier-Baillargeon,
Martha St-Pierre, Marie-Josée Baril, Dominique
Blondeau, Francine Breton, Mimi Legault,
Huguette Matte, Thérèse Martin, Claude Giasson,
membre du Réseau Culture et Foi, Ella McCormick,
Linda Denis, Germain Pelletier, Andrée Noël,
Michelle Beauchemin, Marie-Claire Bombardier,
Rachel Prud’homme,Yvette Teofilovic, Yvette
Laprise, Agathe Lafortune, Huguette Laroche,
Nusia Matura, Marie Gratton, Claude Boucher,
Anita Caron; Louise Garnier, Monique Hamelin,
Pierre Brosseau.
Le Devoir, mardi le 24 mars 2009.
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