Livres
du mois
OCTOBRE
2011
Jacques Gauthier, Dieu caché. Paris,
Parole et Silence, 2010.
Comment trouver le Dieu caché?
Dans la tradition de la spiritualité chrétienne,
la thématique du Dieu caché alimente à travers
les siècles la méditation, la prière et la
transmission de cette voie mystique. Celle-ci a
une histoire qui a fait l’objet de multiples
travaux. Au siècle dernier encore, le philosophe
Fernand Van Steenberghen publiait un ouvrage
consacré à l’histoire de ce Dieu caché et tant
recherché par les théologiens, les philosophes
et les hommes de sciences [1].
À l’évidence, cette question de l’existence
invérifiable de l’Être suprême a préoccupé de
multiples auteurs à toutes les périodes de
l’histoire de la littérature spirituelle
occidentale. L’ouvrage que propose aujourd’hui
Jacques Gauthier considère les traditions
argumentaires théologiques, philosophiques et
scientifiques mais intègre tout autant à
réflexion les témoignages des mystiques et des
poètes. Plus précisément, Jacques Gauthier
recueille et explore quatre voies de médiation
pouvant mener à l’Être recherché: «la poésie, le
témoignage, la prière et le silence
[2]».
Plusieurs poèmes d’auteurs
divers ponctuent les différents chapitres de la
démarche.
L’auteur recense plusieurs autorités
spirituelles et scientifiques ayant témoigné de
leur réussite dans leur recherche du Dieu
caché ; il y a non seulement une découverte mais
aussi une rencontre, voire «une expérience» de
Dieu [3]. Mais le Dieu caché,
trouvé ou découvert et même expérimenté ne l’est
pas pour longtemps. À peine «trouvé», «touché»
ou «rencontré», Il disparaît à nouveau dans les
apparences. Un témoignage parmi tant d’autres :
une religieuse écrit : «J’ai parfois voulu
l’attraper, mais il m’a échappé [4]».
Nous oublions toujours que c’est Son jeu à Lui.
Jacques Gauthier nous rappelle certaines règles
apparemment contradictoires de ce Grand Jeu :
«Il a donné des marques de soi visibles à ceux
qui le cherchent, et non à ceux qui ne le
cherchent pas», écrivait Pascal dans ses
Pensées [5]. Mais,
souligne Gauthier, «Il se fait même trouver par
celui qui ne le cherche pas, il se laisse
découvrir par qui Il veut [6]».
En ce qui concerne son lieu de cache, Il se
«cache juste assez pour qu’on le cherche partout
[7]», «notamment là où on ne
l’attendait pas [8]»!
Gauthier répète que la lecture, la méditation,
la prière et la contemplation sont les chemins à
notre disposition pour entreprendre la recherche
de ce Dieu «ineffable, incompréhensible,
invisible, insaisissable [9]».
Il décrit et distingue dans son ouvrage ces
quatre activités spirituelles en insistant
fréquemment sur le silence qui est le grand
secret partagé par tous les mystiques : «Dieu
invisible devient la densité de son silence
[10]» car «Le Dieu caché
parle lorsqu’il se tait [11]».
Dieu se cache dans le silence, mais plus
précisément dans le grand silence que l’auteur
s’efforce de bien décrire : «seul le silence
peut bien dire l’expérience de Dieu
[12]»,
car «le silence est le
langage que Dieu entend [13]».
Mais si le silence est sa demeure, Il a pourtant
laissé des signes de sa Présence : «l’Univers,
les créatures, l’histoire… [14]».
Pour la tradition
chrétienne, il y a beaucoup plus : il y a eu sa
Révélation accomplie par son propre Fils. Le
récit évangélique de cette Révélation
exceptionnelle dans l’Histoire constitue pour
l’auteur une situation privilégiée pour le
chrétien : «Dieu s’est dit corps et âme à
travers son exégète, Jésus Christ [15]».
Cette révélation qui a
bousculé même l’histoire des calendriers marque,
pour le croyant, une étape irréversible dans la
recherche humaine du Dieu caché. Le Christ
révèle un Dieu trinitaire, c’est le titre du
quatrième chapitre de l’ouvrage. Après la venue
du Christ, plus rien n’est pareil!
On voit bien, dans l’ensemble, que la démarche
de Jacques Gauthier a pour finalité de retrouver
le Dieu caché et non pas seulement d’exposer la
difficulté à le définir et à poser avec
certitude son existence. Sa démarche n’est pas
savante mais phénoménologique et littéraire. Le
point de départ de l’ouvrage est effectivement
l’idée de Dieu en nous; Anselme de Canterbury
essayait de comprendre cette idée pour en
déduire un jugement logique. Jacques Gauthier,
en se référant plusieurs fois à Anselme,
rappelle la présence de cette idée en nous :
«Mais croire en Dieu est tout de même
incroyable, puisque l’objet de notre foi nous
échappe sans cesse [16]».
Quel que soit l’état de cette idée cachée en
chacun, elle suffit à s’engager dans la
recherche plus ou moins volontaire de l’Être qui
existe mais qui ne correspond précisément pas au
contenu de cette idée par définition. Comme
disent plusieurs témoins dont les propos sont
rapportés pas l’auteur : «Ce n’est pas facile!».
Mais pour autant, il ne faudrait jamais
identifier cette Présence cachée à une Absence,
au risque de transformer la recherche du Dieu
caché en recherche indéfinie. Car le temps n’y
est pour rien, ce serait plutôt l’occasion qu’il
faut saisir. C’est l’ultime règle du Jeu :
«c’est souvent quand on pense la (la présence
divine) perdre que nous pouvons mieux la trouver
[17]»! Le livre de Jacques
Gauthier ne nous promet pas le succès mais il
nous persuade finalement de garder l’œil ouvert.
Claude Gagnon
[1]