Livres
du mois
OCTOBRE
2007
Jacques Grand’Maison,
Pour un nouvel humanisme.
Fides, Montréal, 2007, 208 pages.
« En ce pays, écrit Jacques Grand’Maison, ce
n’est pas l’insupportable pesanteur de
l’intégrisme religieux qui nous menace le plus,
mais l’appauvrissement de l’âme et de sa
profondeur de sens, d’intériorité, de
motivation, de foi et d’espérance. » C’est moins
le port du voile musulman, ajoute-t-il, que
« cette déspiritualisation de la vie ».
Dans ce qu’il annonce comme peut-être le dernier
livre de sa vie, le théologien et sociologue
actualise ce qui a été le cœur de sa réflexion
depuis des décennies. Notre Révolution
tranquille, explique-t-il, a été « marquée par
une dynamique d’émancipation, de libération, de
redéfinition identitaire, de nouveau projet de
société » et elle « a donné un nouvel élan à la
liberté, à la politique, à l’histoire à faire
plutôt qu’à répéter ». Grand’Maison se réjouit
d’y avoir participé. Il constate à regret,
toutefois, qu’elle se soit accompagnée d’une
« rupture globale et abrupte de nos premières
identités historiques ». En chemin, nous avons
perdu nos « sources spirituelles » au point de
considérer, aujourd’hui, l’expérience religieuse
comme le lieu d’une irrationalité à combattre
ou, ce qui n’est guère mieux, comme un refuge
pour se protéger de la modernité. Or,
insiste-t-il, « on ne peut faire route ensemble
si les croyants minorisés se réfugient dans leur
bulle religieuse privée et individuelle, et si
les incroyants portent leur option comme un
drapeau triomphant et nous traitent comme des
“ insignifiants ” ».
Pour un nouvel humanisme
part donc du constat que cette rupture impensée
est la cause d’une « crise d’espérance » qui
« mine notre tonus moral » et engendre l’anomie
de la société québécoise actuelle. Nous
valorisons la robustesse du corps, écrit
Grand’Maison, mais en matière de psyché, c’est
la déroute : « Plutôt le mou, le facile, la
recette, le prêt-à-porter, la mode à suivre, le
divertissant, le zapping, l’horoscope du jour,
le tourisme comme supplément d’âme, le
décrochage ennobli en “ lâcher prise ”, le
studio de massage. » Le goût de l’avenir, les
défis politiques, économiques, sociaux et
environnementaux qui nous requièrent exigent
pourtant une « transcendance collective » à même
de nous faire renouer avec « cette increvable
espérance qui a traversé l’histoire humaine,
fait rebondir les consciences et permis de
surmonter les pires épreuves ».
Cette transcendance, Grand’Maison nous invite à
la retrouver dans certaines valeurs modernes,
mais à condition de reconnaître que ces
dernières se nourrissent de sources chrétiennes.
Il ne s’agit surtout pas, pour lui, de restaurer
quoi que ce soit, mais d’ancrer la modernité
dans son terreau nourricier sans lequel elle
s’égare dans un culte du présent privé de
projet.
« Parmi les grands bienfaits de la laïcité,
écrit-il, il y a celui de reconnaître la liberté
de croyance ou de non-croyance à tous; il y a
aussi celui d’offrir un terrain commun qui
permet aux diverses croyances d’y inscrire leurs
propres touches d’humanité, et de délibérer
démocratiquement de leur pertinence. » Pas de
retour en arrière, donc, mais pas, non plus, et
ce serait le principal danger qui nous guette,
de table rase du passé.
« Ce serait bête de passer, au Québec, écrit
Grand’Maison, d’un confessionnalisme à tout crin
à un laïcisme à tout crin. » Il existe quelque
chose comme une « intelligence religieuse de la
condition humaine » qui donne sens à la vie, qui
est irremplaçable pour beaucoup et qui a
grandement défini l’Occident laïque. Aussi, le
nouvel humanisme que le théologien appelle de
ses vœux n’est pas, en soi, chrétien, mais il ne
saurait pour autant être coupé, au Québec, de
son inspiration chrétienne. « Il n’y a pas de
dialogue possible, écrit Grand’Maison, quand on
établit sa vérité sans reconnaître la vérité de
l’autre. Dans mon itinéraire, j’en suis venu à
penser que la posture de mes vis-à-vis
agnostiques peut être aussi plausible que la
mienne. »
L’apport de la pensée chrétienne
Mais que peut apporter, au juste, cette
intelligence du religieux au dialogue moderne,
afin de redonner un tonus moral à ceux qui y
participent? D’abord, suggère Grand’Maison, « le
langage et l’intelligence symboliques »,
c’est-à-dire la richesse de l’art religieux et
celle du mythe, « une des médiations de
l’universalité de la raison humaine, de
l’identité profonde des hommes et de leurs
interrogations fondamentales » qui « sauve
l’individu de l’isolement en le faisant
participer à un [ordre des choses] qui le
dépasse mais dont l’être humain est partie
prenante ».
Revisitant l’histoire de la pensée chrétienne,
le théologien en retient le meilleur, apte à
nourrir le nouvel humanisme dont il se fait le
héraut. Le premier christianisme, illustre-t-il,
était pluriel, moins obsédé par le péché que par
« l’assomption de l’homme en Dieu », plus
communautaire que clérical et partisan d’une
approche plus interprétative que dogmatique. Son
évolution subséquente a parfois trahi cet élan
initial. Le modèle monacal a valorisé un certain
« mépris de monde », alors que Rome a combattu
le modernisme interprétatif et remis tout le
pouvoir aux clercs. Grand’Maison s’en désole,
mais il insiste sur le fait que le centralisme
romain ne résume pas la tradition chrétienne.
Vatican II a renoué avec le meilleur de cette
tradition en redonnant « à la raison et à la
liberté une place majeure dans la foi
chrétienne » et en rappelant que « l’Esprit
travaille d’abord dans le monde, que nous sommes
d’abord des êtres au monde ». Rome s’est par la
suite braquée de nouveau, mais en Église et hors
du temple, « une Église autre (et non une autre
Église) » demeure, « au ras du sol », « au coude
à coude avec tous ceux qui, croyants ou
incroyants, travaillent » avec « ces tiers qui
n’ont que leur condition humaine à mettre dans
la balance ».
Son nouvel humanisme, Grand’Maison le trouve sur
ce terrain, mais aussi dans les œuvres de
Bernard Émond et d’Eric-Emmanuel Schmitt, qui
évoquent, à leur manière, une transcendance
nécessaire, c’est-à-dire la conviction que la
bonté est plus profonde que le mal. Dans la
foulée de Paul Ricoeur, Charles Taylor et
Jean-Claude Guillebaud, il redit son attachement
à une modernité fidèle à sa mémoire et, partant,
soucieuse de l’avenir de l’homme. « Je suis de
ceux, écrit Grand’Maison, qui souhaitent une
nouvelle synergie du meilleur de la laïcité et
du meilleur des sources historiques de la
civilisation occidentale, dont le christianisme
fait partie. Cela dit, dans le cadre de
l’autonomie institutionnelle de ces deux
sphères. » Je partage ce souhait.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
Le Devoir,
20 et 21octobre 2007
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