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Bernard Émond est un cinéaste québécois de
grande envergure. Ses trois derniers films – La
neuvaine (2005),
Contre toute espérance (2007),
La donation (2009) –
une trilogie sur la foi, l’espérance, la charité
– ont eu un fort impact sur le public. Il a
prononcé l’allocution qui suit à la cérémonie de
clôture de l’année universitaire de l’Université
Saint-Paul, à Ottawa, le 18 avril 2010.
Monseigneur le Chancelier,
Je remercie l’Université Saint-Paul pour ce doctorat
honorifique. Je ne sais pas s’il est courant
qu’une université catholique récompense ainsi un
mécréant, mais je reçois cette distinction avec
gratitude, car j’ai un attachement profond à la
tradition religieuse dans laquelle j’ai grandi,
ainsi qu’au caractère subversif du message
évangélique. J’ai souvent dit que je n’aurais
aucune peine à voter pour un parti politique qui
aurait pour programme le Sermon sur la Montagne.
Il serait, me semble-t-il d’un socialisme assez
radical.
Je suppose qu’il est de coutume d’adresser aux diplômés qui
s’apprêtent à entreprendre leur vie publique un
message plein d’optimisme. C’est une chose dont
je suis malheureusement incapable, tant je crois
que l’époque actuelle se caractérise par un
recul désastreux des valeurs humaines et
spirituelles.
Le Canada et le Québec, imitant d’ailleurs en cela la plupart
des grandes démocraties occidentales, se sont
donné les gouvernements les plus à droite depuis
deux générations et ces gouvernements font
quotidiennement reculer l’idée même de bien
commun, aux grands applaudissements des nantis
et de leurs éditorialistes de service. Il faut
remonter au 19e siècle pour retrouver
pareille progression des inégalités sociales et
pareille arrogance des puissances d’argent.
Au même moment, la culture de masse, d’inspiration largement
américaine, triomphe partout. La logique du
marché favorise la prépondérance du
divertissement le plus futile et
l’endoctrinement publicitaire ne connaît plus de
limites, faisant paraître le prosélytisme
religieux d’antan comme du travail d’amateurs.
Le rapport à la culture du passé se fragilise et
l’époque contemporaine refuse l’idée même d’une
hiérarchie des valeurs et des oeuvres. Tout est
maintenant affaire de préférence individuelle,
et comme les goûts ne se discutent pas,
l’amnésie, l’hédonisme et le narcissisme sont en
passe de coloniser la culture contemporaine.
« L’homme, nous dit Marcel Gauchet, n’existe que
dans et par une culture, mais il refuse
aujourd’hui l’autorité nécessaire à sa
transmission ». C’est, me semble-t-il, le
diagnostic le plus terrrible qu’on puisse faire
sur l’état du monde actuel, car si nous laissons
la culture commune péricliter faute de
transmission, nous vivrons dans un avenir
prévisible dans une jungle où ne compteront plus
que l’intérêt individuel, la force des puissants
et la satisfaction immédiate des appétits les
plus violents.
Devant ce constat qu’ils partagent, plusieurs intellectuels
de ma génération, voyant reculer les idéaux de
leur jeunesse, se sont enfermés dans le confort
et l’indifférence, préférant profiter des
avantages que leur confère leur statut.
Défaitistes, enfermés dans leur tour d’ivoire,
ou pire, mettant cyniquement l’épaule à la roue
en soutenant activement un ordre qu’ils
réprouvaient, ils se consolent en
s’enorgueillissant de leur lucidité.
Mais la lucidité n’implique pas nécessairement le fatalisme.
Le grand cinéaste Roberto Rossellini, que l’on
accusait de faire des films
noirs, répondit un jour : « Je ne suis pas
pessimiste, car voir le mal là où il se trouve
tient à mon avis de l’optimisme. » Voir le
mal là où il se trouve, comme le faisait
Rossellini, c’est le contraire du cynisme, dont
l’intelligence désabusée s’arrange plutôt bien
de la misère du monde. Voir le mal là où il se
trouve, c’est refuser le défaitisme, et croire,
peut-être naïvement, qu’on peut apporter quelque
chose au monde et que l’indignation n’est pas
inutile.
À vous qui quittez aujourd’hui le milieu protégé de
l’université, je dis : résistez! Les valeurs
d’humanité auxquelles nous tenons sont
aujourd’hui menacées et elles ne vivront que si
nous les défendons et que si nous les
transmettons.
De tout temps, la jeunesse généreuse s’est portée à la
défense des opprimés et des exploités, et je
sais que cela n’a pas changé aujourd’hui ; c’est
d’ailleurs ma principale raison d’espérer. Mais
permettez-moi
de vous rappeler un principe qui me semble avoir
échappé aux contestataires de ma propre
génération. Dans L’Enracinement, la
philosophe Simone Weil écrivait : « Un droit
ne saurait exister sans la reconnaissance d’un
devoir qui lui correspond. » C’est une
évidence qui crève les yeux et pourtant l’idée
de devoir a presque disparu du monde
contemporain. Ma génération a fait avancer les
droits des femmes, des homosexuels, des
minorités de toute sorte et réalisé sur ces
fronts des progrès nécessaires, mais elle était
allergique à l’idée de devoir et obnubilée par
sa propre liberté. Je ne suis pas loin de penser
que nous avons été l’avant-garde inconsciente de
la droite néolibérale.
Tout est aujourd’hui affaire de droits et de libertés et
nombreux sont nos concitoyens qui réclament, par
exemple, de meilleurs services en santé et en
éducation tout en tâchant par tous les moyens de
se soustraire au devoir de payer l’impôt. Pire,
une mentalité de client-roi se répand dans nos
hôpitaux, dans nos écoles, dans nos rapports
avec l’État. Un individualisme malsain se
généralise et menace le bien commun.
« La liberté, pour quoi faire? » écrivait en 1948
Georges Bernanos. Là est toute la question. La
liberté est un bien précieux, qu’il faut chérir
et défendre, mais si elle ne sert qu’à justifier
nos envies, elle nous asservit et nous rend
complices d’un ordre injuste et délétère. L’idée
de liberté a été détournée et dénaturée par les
publicitaires et les gérants de la culture de
masse qui s’en servent comme argument de vente.
Cette liberté-là n’est plus que révolte sans
objet et culte du moi.
Or la liberté, comme l’écrivait Pierre Vadeboncoeur, « ne
procède pas nécessairement d’un refus, mais bien
plus fondamentalement d’une adhésion ». Il
ajoute : « La liberté ne tient pas forcément
les principes pour des obstacles, mais au
contraire, elle recherche le principe ».
Il y aurait donc quelque chose de plus grand que
nous, quelque chose qui soit digne de foi,
quelque chose qui vaille qu’on y sacrifie son
intérêt personnel, quelque chose que notre
liberté devrait servir. Qu’on me comprenne
bien : je ne propose pas un retour aux
obéissances d’antan. Seulement,
je crois que la défense des valeurs d’humanité
et du patrimoine culturel commun passe par la
reconnaissance d’une nécessaire tension entre
droits et devoirs, ainsi que par une réflexion
sur le sens de la liberté.
Avant de vous quitter, j’aimerais vous faire part d’une autre
de mes raisons de ne pas désespérer. Aux
dernières nouvelles,
le néolibéralisme n’avait pas encore réussi à
éradiquer la bonté, et des gestes de générosité
gratuits continuent à être perpétrés chaque jour
partout sur la planète, par centaines de
millions. George Orwell parlait souvent de
common decency. Le terme se traduit mal en
français, mais il désigne une espèce de respect
spontané de l’autre, de reconnaissance de sa
dignité, de solidarité instinctive, une sorte de
pragmatisme des valeurs qui vient de
l’expérience commune et qui rend l’expérience
commune vivable. La common decency n’a
pas disparu : des jeunes gens continuent à céder
leur place dans l’autobus aux vieilles dames ;
il reste encore des comptables honnêtes, des
travailleurs qui ont l’amour de «la belle
ouvrage» et des citoyens qui ne fraudent pas le
fisc ; chaque soir des travailleurs de rue
prêtent secours aux naufragés de nos villes et
il se trouve même des gens qui, sans réfléchir
et au mépris de leur sécurité, vont se jeter
dans une rivière glacée pour sauver un inconnu
qui se noie.
Dans un monde qui se déshumanise, chaque geste de générosité
est un acte de résistance et de liberté. Mais
des gestes isolés, même nombreux, s’ils rendent
le monde moins insupportable, ne vont pas à la
racine du mal. Il reste à leur donner une
dimension politique et sociale. Cela s’appelle
l’engagement.
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